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27/04/2015

Réforme du collège : contre l’égalité républicaine

Candidat à l’élection présidentielle, François Hollande avait placé l’éducation au cœur de son projet et de ses priorités.  Dans les salles des profs les attentes étaient immenses après dix ans de suppressions massives de postes et de stigmatisation permanente des enseignants, brocardés comme des privilégiés.  Nicolas Sarkozy avait même osé affirmer la supériorité du prêtre sur l’instituteur dans la transmission des valeurs. Les professeurs ont apprécié le changement de ton du nouveau gouvernement et les quelques mesures  positives permettant de réparer (un peu) les terribles cicatrices laissées à vif par dix ans d’attaques incessantes contre l’école publique et laïque. Quelques postes ont été recrées mais ils ne compensent pas les suppressions précédentes et ne font pas réellement face aux besoins sur le terrain. Depuis 2000, la natalité française est la plus active d’Europe et les effectifs des collèges augmentent d’année en année, entrainant des classes chargées dans trop d’établissements. Des milliers de contractuels, précaires, peu formés et mal payés sont embauchés massivement pour assurer les remplacements dans les collèges et les lycées. Les salaires bloqués et la dégradation continue des conditions de travail ont rendu le métier d’enseignant peu attractif. Des centaines de postes ouverts aux concours restent non pourvus depuis 2012.
C’est dans ce contexte que la ministre de l'Éducation nationale vient d’annoncer une réforme du collège qui suscite de vives inquiétudes chez tous les amis de l’école publique. Ces annonces partent d’un diagnostic erroné sur l’état du collège aujourd’hui. Appuyée sur les seuls tests PISA de l’OCDE, la réforme prétend vouloir décloisonner le collège, où les élèves s’ennuieraient face à des programmes trop abstraits. Rien n’est dit en revanche sur les inégalités culturelles et sociales qui font que les élèves ne sont pas à égalité face au savoir à l’entrée à l’école, pas un mot non plus sur les difficultés de lecture à l’entrée en Sixième ou sur la destruction de la formation initiale et continue des personnels. Toutes les difficultés semblent donc devoir reposer sur le collège actuel, qualifié de maillon faible du système éducatif.

Le décret, soutenu par le MEDEF, l’UNSA et le SGEN-CFDT, prévoit donc une remise à plat du collège qui se fera à moyens budgétaires constants.  Les médias et le gouvernement ont insisté sur l’introduction d’une seconde langue vivante en 5eme sans préciser qu’une heure serait retirée pour la première langue en 6eme. Au terme de leur quatre ans au collège les élèves n’auront donc pas eu une heure de plus en langues. Des options sont purement et simplement supprimées tandis que l’existence du latin, du grec et de l’allemand est clairement menacée. En fonction des choix faits par tel ou tel collège les langues anciennes pourront disparaitre complètement des emplois du temps. Il est évident que le latin et le grec se concentreront dans les établissements bourgeois de centre-ville et seront éradiqués des collèges populaires et ruraux.

Des heures sont en réalité retirées aux disciplines existantes au profit d’enseignements interdisciplinaires laissés au libre choix de chaque chef d’établissement. Travailler en équipe et décloisonner les matières ne posent problème à aucun enseignant. Sur le terrain les professeurs n’ont pas attendu ces décisions pour introduire de telles pratiques pédagogiques dans leurs classes. Là n’est pas le problème et cette réforme ne fait que reprendre les IDD (itinéraires de découverte) introduits par Jack Lang en 2001. Comme pour les réformes de 2015, ces IDD ont retiré des heures aux disciplines que celles-ci n’ont jamais retrouvées lorsque les dispositifs d’IDD ont disparu.

Ce qui cristallise massivement les inquiétudes est l’éclatement des grilles disciplinaires nationales et les pouvoirs nouveaux accrus aux chefs d’établissement élevés au rang de « managers», tournant le dos à toute la culture de l’école laïque et républicaine. Les emplois du temps pourront varier d’un établissement à l’autre et le diplôme national du Brevet disparaitra au profit d’épreuves en contrôle continu. Les exigences et l’évaluation décidées localement feront disparaitre l’égalité de tous les candidats sur le territoire. Le Brevet actuel n’est pas sans défaut mais il le premier diplôme reconnu comme tel dans les conventions collectives de nombreuses professions. Il ouvre aussi l’accès aux concours de la catégorie C de la fonction publique. Sa disparition est donc bien une attaque contre les qualifications des travailleurs les plus modestes.

Les opposants à la réforme du collège n’idéalisent pas l’actuel système éducatif, mais pour autant ils défendent ardemment le collège unique comme un premier pas vers la démocratisation de l’enseignement dans notre pays. Les plus anciens se souviennent de l’ancien fonctionnement ségrégatif du second degré. Jusqu’au milieu des années 70 l’entrée en Sixième était réservée à une élite sociale scolarisée dans les « petits lycées » et  préparant de longues études. L’immense majorité des enfants issus des catégories populaires n’allait pas au-delà du certificat d’études et avait vocation à entrer très tôt sur un marché du travail alors en pleine expansion. La fin de cette séparation a marqué un progrès avec un collège ayant vocation à scolariser tous les enfants, suivant les mêmes programmes nationaux, de la sixième à la troisième. La persistance d’un enseignement privé élitiste scolarisant les rejetons de bonnes familles, ainsi que les entorses successives à la carte scolaire créant de véritables établissements-ghettos, ont cependant mis de sérieux coups de canifs dans le principe démocratique du collège unique.
L’application de cette réforme serait néanmoins un retour en arrière indéniable avec son éducation à la carte et constituerait une aubaine pour un enseignement privé toujours à l’offensive.
Dans un récent article le philosophe Régis Debray écrivait : « Cette fausse réforme applique au domaine scolaire la vision du monde de notre classe dirigeante. Elle est dépourvue de conscience historique, élevée dans la superstition de l'économie et des finances, vouée au culte exclusif du chiffre et du quantitatif. Les réducteurs de têtes viseront ensuite la littérature et le français, patois folklorique – le tout-économie va avec le tout-anglais –, et l'histoire sera réduite à la portion congrue ».

Un  débat est en train de monter dans toutes les salles de profs de collèges et les organisations syndicales SNES-FSU, CGT Educ, SUD, SNALC et FO appellent à un mouvement de grève unitaire le 19 mai prochain pour faire échec à cette réforme faisant fi du principe essentiel d’égalité.

Julien GUERIN (professeur de collège, syndicaliste et militant RS 77)

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