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24/12/2013

Jean Jaurès : une vie au service de la République sociale

Par Julien Guérin

 

Colloques, publications, expositions, spectacles c’est à un foisonnement d’initiatives que va donner lieu le centième anniversaire de la mort de Jean Jaurès en juillet 2014. L’homme de l’unité socialiste, l’orateur pacifiste, le brillant intellectuel, le député défendant avec fougue les droits sociaux ou la laïcité reste une référence pour la gauche française. Il ne s’agit pas ici de faire une biographie complète de Jaurès, il existe de très bons ouvrages pour cela, mais de voir ce qui dans son parcours peut être utile à la gauche d’aujourd’hui.

Du républicanisme au socialisme

Jaurès est né en septembre 1859 à Castres dans le Tarn. Il est un brillant étudiant qui va s’élever socialement grâce à l’école de la République. Normalien, agrégé de philosophie en 1882, Jaurès défendra toute sa vie une éducation laïque qui assure l’émancipation des enfants de la classe ouvrière. Il soutient une thèse intitulée De la réalité du monde sensible et une autre, en latin, sur les origines du socialisme allemand. Très tôt saisi par le virus politique, il se présente à la députation en 1885 et est élu sur une liste républicaine. Bien que déjà sensible à la question sociale, Jaurès n’est pas encore socialiste, son adhésion  au mouvement ouvrier sera progressive. Battu aux législatives de 1889, le jeune Jaurès redevient professeur à l’université de Toulouse et écrit des articles pour la Dépêche. En 1890, il est élu maire adjoint de la ville rose, il est chargé des questions scolaires. Il œuvre à la construction d’écoles élémentaires et à l’ouverture de l’institution aux  enfants des milieux populaires. C’est en 1892-1893 que se situe le grand tournant dans l’itinéraire de Jaurès. A Carmaux, ville minière où le marquis de Solage règne en maître, un ouvrier nommé Calvignac est élu maire. Prenant prétexte de ses absences, le marquis, qui est le patron tout  puissant des mines, le licencie. Les ouvriers se mettent alors en grève et font appel à Jean Jaurès, dont la notoriété est grandissante, pour les soutenir. Il écrit des articles en faveur de la grève, pour la réintégration de Calvignac et se rend sur place à plusieurs reprises. Calvignac a finalement gain de cause, Solage se sent humilié, démissionne de son poste de député et provoque donc une législative partielle. Le contact avec les mineurs en grève, les échanges avec les militants socialistes de Carmaux ont une influence profonde sur Jaurès. Candidat à la partielle, soutenu par les ouvriers de Carmaux, Jaurès est élu député en janvier 1893.

La République sociale sur tous les fronts et l’unité !

C’est un autre homme qui revient à la chambre des députés, désormais sa vie va épouser celle du mouvement ouvrier, il est fréquemment appelé par des ouvriers en grève et multiplie les interventions sur les questions sociales à la chambre. Dès ces années-là, il opère une synthèse originale entre la pensée marxiste et l’héritage républicain. Il est en faveur de la collectivisation des moyens de production, mais reste attaché à la République émancipatrice issue de 1789 et 1793. Il travaille d’ailleurs à une Histoire socialiste de la Révolution française où l’on retrouve cette volonté de concilier socialisme et République. En 1898-1899, Jaurès s’engage en faveur de Dreyfus et publie un ouvrage  intitulé Les preuves où il démontre son innocence. Une polémique très importante va suivre à propos de l’entrée du socialiste Millerand au gouvernement dit de défense républicaine en 1899. Jaurès soutient Millerand au nom de la défense de la République contre le cléricalisme et le militarisme qui se déchaînent durant l’Affaire Dreyfus. D’autres, comme Jules Guesde, condamnent l’entrée des socialistes dans un gouvernement « bourgeois ». Deux partis socialistes cohabitent et polémiquent ardemment : le PSF dirigé par Jaurès et ses proches défendant le « ministérialisme » et le PS de France avec Guesde et Vaillant qui s’y opposent. C’est l’Internationale socialiste qui, lors du congrès d’Amsterdam en 1904, pousse à l’unité qui se réalise enfin en avril 1905 à la salle du Globe avec la constitution de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). La SFIO s’affirme marxiste et révolutionnaire et condamne la participation à un gouvernement bourgeois. Cependant, c’est Jaurès qui, grâce à ses talents d’orateur et son habileté tactique, s’impose comme le leader des socialistes français. Toujours en  1905, Jaurès prononce un vibrant plaidoyer pour la laïcité et en faveur de la loi de Séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il a aussi lancé le journal L’Humanité en 1904. Il l’ouvre à toutes les sensibilités socialistes et s’entoure de collaborateurs prestigieux (Blum, Anatole France…).  Il défend la mise en place de retraites solidaires, la journée de huit heures et continue à se rendre dans les entreprises en lutte.

Pacifisme et  internationalisme

Cependant, à partir des années 1909-1910, il oriente son action vers la défense de la paix menacée par les impérialismes rivaux qui s’affrontent pour le partage du monde. De congrès en congrès, Jaurès défend l’idée de la grève générale ouvrière internationalement organisée pour repousser toute menace de guerre. Il compte sur la force des sociaux-démocrates allemands et sur la conscience universelle de la classe ouvrière européenne. En 1913, la SFIO organise une vigoureuse campagne contre la loi des trois ans qui rallonge d’un an le service militaire. Les bruits de bottes de sont de plus en plus assourdissants et Jaurès tempête contre le capitalisme « qui porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage ». La droite l’accuse d’être vendu à l’Allemagne et d’être un traître à la patrie. Ces campagnes nationalistes vont fournir les armes idéologiques aux assassins du socialiste. En juin 1914, l’escalade militaire qui fait suite à l’assassinat  de l’héritier du trône d’empire d’Autriche-Hongrie conduit l’Europe à la boucherie. Jaurès tente jusqu’au bout d’éviter la guerre. L’espoir est mince mais Jaurès y croit, il se démène tout au long du mois de juillet. Alors qu’il dîne  avec ses proches au café du Croissant à Paris, il est abattu par le nationaliste Raoul Villain le 31 juillet au soir. Celui qui apparaissait comme le dernier rempart face à la guerre venait de tomber, précipitant l’honteux ralliement des socialistes français et allemands à « l’union sacrée » derrière leurs gouvernements respectifs… Le 4 août marque en quelque sorte la seconde mort de Jaurès et de ses positions internationalistes. Son courage et sa lucidité face à cette guerre qui allait saigner l’Europe à blanc force l’admiration.

 

Nous ne voulons cependant pas faire de ce  centième anniversaire la simple commémoration posthume d’un Jaurès muséifié et rangé au rayon des idoles d’un passé glorieux mais révolu. Au contraire, demeurer fidèle à l’héritage jaurésien, c’est rependre ses grands combats et relever haut le drapeau du socialisme démocratique et révolutionnaire. Cela signifie concrètement :

  • lutter pour une gauche porteuse d’un projet radical de transformation sociale, aussi fidèle aux salariés que la droite l’est aux actionnaires et aux grands patrons ;
  • œuvrer à l’émergence d’une VIe République permettant la pleine expression de la souveraineté populaire ;
  • défendre les droits des salariés (salaires, retraites, code du travail) et offrir des débouchés politiques aux luttes sociales pour ne plus que la démocratie ne s’arrête devant la portes des entreprises où beaucoup de patrons règnent encore en maîtres ;
  • refonder  une école émancipatrice et laïque assurant l’application effective du principe « les fonds publics à la seule école de la République » ;
  • défendre une Europe des peuples et non l’actuelle Europe du capital et de la concurrence acharnée jetant les travailleurs les uns contre les autres ;
  • reprendre le combat internationaliste et pacifiste pour construire un autre monde débarrassé des impérialismes de tout poil.

 

Rester fidèle à Jaurès, c’est ne pas renoncer au combat anticapitaliste pour construire une République sociale débarrassée de toute injustice et toute exploitation.


Bibliographie pour aller plus loin :

Jean-Pierre Rioux, Jaurès, Perrin, collection Tempus, 2008.
Madeleine Rebérioux, Jean Jaurès, la parole et l’acte, Gallimard Découverte, 1994.
Jean Rabaud, Jean Jaurès, Perrin, 1981.

05/11/2013

En 2014, on fêtera le centième anniversaire de l'impôt sur le revenu !

L'année qui vient sera le 100ème anniversaire d'un élément essentiel de la République sociale : l'impôt sur le revenu. Le bimestriel indépendant mais engagé Fakir a, à cette occasion, publié un petit historique dont la lecture est vivement conseillée à toutes et tous.

Décrié, combattu, paré de tous les défauts et de tous les catastrophismes, l'impôt sur le revenu fut pourtant une idée populaire, réprimée par la mitraille mais revenant sans cesse, jusqu'à finalement s'imposer à l'aube de la Grande Guerre, en 1914, d'abord comme un supplément d'âme des plus riches, puis devenant enfin part intégrante de notre fiscalité. Après un demi-siècle de retard sur presque tous les pays d'Europe !
Aujourd'hui, l'impôt sur le revenu a mauvaise presse. Visible, il est facile pour les antifiscalistes de mobiliser contre lui, et les gouvernements lui préfèrent de loin les impôts indirects, certes moins justes et plus inégalitaires mais ô combien moins visibles. Il n'en est pas moins le cœur de ce que doit être une fiscalité républicaine sociale.

Le Front de Gauche l'a toujours placé au cœur de la révolution fiscale que le pays attend. Le programme L'Humain d'Abord, défendu lors de l'élection présidentielle par Jean-Luc Mélenchon et aux élections législatives par nos candidats communs, rompait avec la logique de perte du caractère progressif de l'impôt sur le revenu en créant neuf nouvelles tranches. Il renouait avec l'audace des Conventionnels de 1793 en proposant d'instaurer une limite au revenu annuel, à 360 000 € annuels.
Depuis maintenant trois décennies, les capitalistes ont fait triompher leurs vieilles lubies du XIXème siècle. Ainsi que le révèlent les travaux de Thomas Piketty, l'impôt est devenu en France globalement dégressif pour les plus riches. Cette situation ubuesque s'explique par l'adoption par les gouvernements successifs de
théories économiques guidées par les préjugés plutôt que par l'observation et la déduction. De crédits d'impôts en boucliers fiscaux, de niches fiscales en dispositifs exceptionnels, c'est à la fois le niveau de l'impôt qui a été abaissé pour les plus privilégiés et l'universalité de l'impôt sur les revenus qui a été remise en question.

Oui, une révolution fiscale est plus que jamais nécessaire !

François Hollande la promettait en janvier 2012 au Bourget. Moins d'un an plus tard, le fraudeur fiscal Jérôme Cahuzac, alors ministre du budget, l'annonçait faite dans les mesurettes gouvernementales. Une gigantesque arnaque pour les Français. La France n'a pas besoin d'une n-ième usine à gaz s'ajoutant à la strate désordonnée et poreuse des multiples dispositifs existant. Une remise à plat s'impose. Un nouvel impôt sur le revenu, fondé sur les principes de la justice sociale, doit voir le jour. Il ne faut céder sur rien aux privilégiés qui s'organisent pour rendre illégitime jusqu'à l'idée d'impôts.
La France a connu dans les années 1950 à 1980 un mouvement antifiscaliste à la fois radical et violent. Aujourd'hui, le mouvement des "bonnets rouges", détournement par la FNSEA et la grande distribution - alliées pour l'occasion - de la légitime colère des bretons contre les licenciements et les fermetures d'usines, est peut-être l'embryon d'une nouvelle campagne antifiscaliste.

Il faut tenir bon la barre et ne pas se laisser embrigader dans cette "contestation" menée dans l'intérêt de l'oligarchie.